Une équipe qui « ne s’investit plus ». Des professionnels compétents qui font le minimum, cochent les cases, s’éteignent peu à peu. Face à ce tableau, on convoque volontiers le vocabulaire de la motivation : il faudrait « remotiver », organiser un séminaire. Ces réponses passent à côté du problème. Car le désengagement n’est presque jamais un déficit de volonté. C’est, le plus souvent, le symptôme d’un empêchement.
Ce qui use, ce n’est pas le travail
Le psychologue du travail Yves Clot, qui a développé au CNAM le courant de la clinique de l’activité, résume son intuition d’une formule saisissante : ce qui use les professionnels, ce n’est pas tant le travail qu’on leur impose, c’est le travail qu’on les empêche de bien faire.
Pour comprendre, il faut distinguer trois niveaux de réalité que le quotidien confond :
Le travail prescrit, c’est ce que l’organisation demande officiellement : procédures, normes, objectifs. Le travail réel, c’est tout ce qu’il faut réellement déployer pour bien faire malgré les aléas — et qui excède toujours la prescription. Et puis il y a le travail empêché : ce que le professionnel voudrait faire, sait faire, considère comme du travail bien fait, mais que l’organisation rend impossible.
La « qualité empêchée », une souffrance silencieuse
Clot appelle ce phénomène la qualité empêchée. Ce n’est pas une contrariété passagère : c’est une atteinte profonde. Quand on ne peut durablement plus faire son travail selon les règles de l’art de son métier, quelque chose se dérègle.
- Une souffrance éthique d’abord : le sentiment de trahir son métier, de perdre le goût du travail bien fait.
- Une déstabilisation identitaire ensuite : on ne se reconnaît plus dans ce qu’on produit.
- Un désengagement défensif enfin : faute de pouvoir débattre et agir sur la qualité, on se replie, on se protège.
Le vrai levier : restaurer le « pouvoir d’agir »
La notion centrale de Clot est celle de pouvoir d’agir : la capacité concrète d’un professionnel à peser sur son travail, ses outils, ses conditions, les critères de ce qui est « bien fait ». La santé, dans cette perspective, n’est pas l’absence de stress : c’est cette puissance d’agir sur son milieu.
Cela déplace radicalement la question managériale. Il ne s’agit plus de « remotiver » de l’extérieur, mais de rouvrir des espaces où la qualité peut se discuter. Là où les professionnels peuvent débattre entre pairs de ce qui fait un travail bien fait, l’engagement revient — non par injonction, mais parce que le travail redevient le sien.
C’est aussi une mise en garde contre ce que Clot nomme la tentation hygiéniste : traiter la souffrance au travail par des dispositifs individuels de gestion du stress tout en évitant de toucher à l’organisation réelle du travail.
Et si le désengagement de vos équipes disait autre chose ?
Un diagnostic qui part du travail réel — et non des seuls indicateurs — permet d’identifier ce qui empêche, et de rouvrir le dialogue sur la qualité.
Explorer un accompagnement →Repères scientifiques
1. Clot, Y. (2008). Travail et pouvoir d’agir. PUF.
2. Clot, Y. (2010). Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux. La Découverte.
3. Clot, Y. & Gollac, M. (2014). Le travail peut-il devenir supportable ? Armand Colin.
4. Fondements : distinction activité réalisée / réel de l’activité (Clot, d’après Vygotski) ; autoconfrontation croisée (CNAM-CRTD).